Communication et…vérité !

Dans en mai

 

 

A l’heure de la certification générale, jamais la suspicion n’a autant gagné les esprits. Tout est certifié… Absolument tout. Aux normes, conforme, d’appellation, authentique, d’origine, 100% ceci, sans aucune trace de cela, organique, bio, fait maison, fait main, mais surtout fais dodo mon p’tit frère… S’agissant des hommes, le syndrome Pinocchio s’insinue tranquillement dans la parole publique. Greffier, prenez note. Engagements vains, allégations fallacieuses, argumentaires spécieux, leçons de morale effrontées, indignations grandiloquentes, déclarations sur l’honneur (assis dessus, en fait…). Hélas, hélas, trois fois hélas (ça fait cinq si vous comptez bien), aujourd’hui, beaucoup de ceux qui parlent mentent. Et à chaque fois, c’est Cyrano qu’on assassine. Mais chacun sait bien que les hommages reviennent fatalement aux Christian de tous poils.

C’est ainsi, le monde, bavard et hyperactif, affecte, dans d’affligeantes mimiques, ce que le monde attend patiemment de lui, sans plus trop y croire…

Pendant ce temps, le Candide observe, interdit, mais avec un amusement qui le dédommagerait presque, ce coupable besoin des coquins de paraître impeccables jusque dans les derniers retranchements de leur mensonge (les yeux dans les yeux, n’est-ce pas ?)

« Mais voyons, puisque je vous jure que c’est du bœuf ! »

« Mais enfin, puisque je me tue à vous dire que j’ai toujours préféré le chocolat suisse ! »

Chose étonnante : le menteur manifeste un attachement quasi-physiologique à la vérité. Il lui paie une forme de tribut étrange, ne serait-ce que dans sa volonté de se réclamer d’elle en tout temps, publiquement.

A ceux qui renoncent au service de la vérité pour se servir d’elle, il ne suffit pas de tromper. Il faut encore faire passer les décorations des batailles remportées sur le champ de sa défaite pour des hauts faits accomplis à sa gloire.

Voyez, l’imposture, comme jamais, croît (avec un circonflexe s’il-vous-plaît), « dans la justice de son pays. »

Aujourd’hui, il n’est pas une seule andouille périmée qui ne souhaite être prise au sérieux, la main sur le cœur de rumsteack. Vrai de vrai ! Pourquoi ? Parce que la confiance, trop longtemps abusée, ne va pas (plus ?) de soi. C’est un paradoxe moderne que les hommes aient désormais besoin de garanties pour accorder leur… confiance. Une entreprise d’électro-ménager en a même fait sa devise. Le « contrat de confiance ». Ah bon, vous êtes sûrs ?

Mais, naïfs que nous sommes (ou purs, c’est une autre façon de voir les choses), nous suffit la prosodie du discours, parce que nous avons naturellement besoin de nous faire confiance les uns les autres. Assoiffés de vérité, nous succombons ainsi assez facilement à ceux qui jouent de ses accents. C’est ainsi, de manière anthropologique,  réside, dans la parole que l’on prononce, un peu de celle que l’on donne. Prendre la parole, donner sa parole, tout cela est la même chose : exister (c’est-à-dire étymologiquement, se trouver hors de soi, sortir de soi, vers et pour l’autre). La parole est thaumaturge, elle est capable de miracles.  Libre alors à chacun de choisir sa magie propre : noire ou blanche. On appelle cela du discernement.

Ce qui relève du tragique, c’est que le mot communication soit désormais perçu comme un artifice souvent destiné à obtenir les effets de la vérité sans se plier à ses exigences.

Avoir un bon communicant à disposition, à sa guise (un peu comme le Duc, n’est-ce pas), cela veut dire en langage courant : être en mesure d’informer l’opinion, c’est-à-dire de donner à cet agrégat d’avis négligeables, la forme ramassée qui nous convient. Votre « spin doctor » doit se montrer capable de tordre le cou à une vérité dérangeante, qui se propagerait un peu trop vite. C’est pourquoi il prescrira au bon peuple quelques « éléments de langage » par la voie fondamentale.

Le moment est venu de vous poser la question : êtes-vous donc insensé ? Qui veille sur votre e-réputation ? Voilà bien le signe de notre hypocrisie mondaine. Peu importe finalement ce que vous êtes ou ce que vous faites, ce qui compte, c’est l’opinion que le commun des mortels se fait de vous. Incidemment, dans réputation, il y a un autre mot, appliqué méchamment à la profession la plus ancienne (et sans doute la plus digne de commisération), qui signifie, à l’origine, « sentir mauvais ». Aucune réputation ne sent mauvais en soi. C’est le souci de paraître autre que ce qu’on est en vérité qui exhale les pires effluves. Rien ne me désole plus que mes propres concessions à l’imposture.

Mais je sais bien que j’ai prononcé le mot qui fâche. Vérité. Ah, l’inquiétant vocable ! A peine est-il énoncé que la foule s’emporte, que l’embarras le dispute à la colère. Il faut le congédier au plus vite, ce mot-là. Comment ça, LA vérité ? On vous somme alors de vous expliquer sur le champ, sans ménagements. Mais qu’entendez-vous par là ? Puis on vous barabassine avec de lâches atermoiements et autres procédés rhétoriques bien commodes. Le cœur du sujet serait ailleurs. Où ? Personne, vraiment, n’est en mesure de vous le dire. Eh puis, vous comprenez, tout est relatif, mon cher Albert !

Pour certains, dont je suis, la Vérité est une personne, et, par extension, la source, la marque et la vocation de toute personne et de toute relation. Mais pour ne pas heurter la sensibilité des sceptiques, pourquoi ne pas convenir d’une définition plus prosaïque, qui convienne au nombre ? La vérité, ne serait-ce pas l’effort personnel et collectif, qui tend, vaille que vaille, à faire coïncider le signe, le sens, la conscience et l’intention droite. Il y a une très belle phrase qui dit l’esprit dans lequel cette vérité doit être recherchée et probablement atteinte au moment même où nous l’incarnons dans le commerce qui nous unit. Il s’agit de la devise de la Comédie Française : « Simul & Singulis » : être ensemble et soi-même. De la Comédie Française à la Comédie Humaine, il n’y a qu’un pas…

Platon écrit que « mal nommer les choses, c’est ajouter au mal du monde. » Serait-ce possible, sans pour autant convoquer à la table un eunuque, un anachorète et un bisounours, que nommer le mal des choses, ce soit alors ajouter au bien du monde ?